Mongolie: retrouvera-t-on le pivot de l’arc eurasiatique? (1)

 

David Gosset, Academia Sinica Europæa.

 Shanghai, November 2003.

 

 

 

 

 

Suite à l’effondrement du système soviétique, la Mongolie a su bâtir au cours des années 90  une société démocratique où les dirigeants sont élus par le peuple, où la presse est libre de dénoncer leurs excès, où l’on encourage l’esprit critique et la liberté de pensée dans les universités. Loin d’être idéale, la vie politique mongole n’en est pas moins remarquablement pluraliste comparée à celle du moins monolithique des « Stans », le Kazakhstan. En 1996 et en 2000, deux changements de gouvernement ont eu lieu de manière démocratique à Ulan-Bator ; ils n’ont pas été soulignés comme ils auraient mérité de l’être par la presse internationale, qui ne s’intéresse, en général, que par trop peu à la haute Asie du nord-est.      

La longue domination mandchoue qui précéda l’impérialisme russe du XXème siècle ne préparait pas la Mongolie à entrer, au seuil du XXIème siècle, dans la modernité sociale, économique et politique (2). Aujourd’hui, la très intéressée et non moins intense pénétration américaine dans la steppe ne garantit en rien le maintien de l’identité mongole sans laquelle la démocratie ne serait qu’une coquille vide. Tandis que l’aide au développement accordée par les Américains s’accompagne trop souvent d’une perspective missionnaire des plus obscurantistes, les dogmes des organisations financières internationales ne s’embarrassent pas du contexte par lequel l’économie sous surveillance est unique. Si le pays est pauvre (un PIB per capita de 1800 dollars en PPA, et 20 % de taux de chômage), il n’en est pas moins potentiellement riche de ses ressources naturelles, de sa population en grande partie alphabétisée et souvent polyglotte, de son attractivité pour les touristes toujours plus nombreux du village global, et de la modernité, voire même de la post-modernité, de son nomadisme à réinterpréter au regard des nomadismes contemporains, induits, entre autres choses, par la révolution informatique (3).

 

Dans ces conditions, l’Union européenne doit être à la fois plus attentive et plus présente au cœur de l’Eurasie (4). Eurasie qui connaît, d’ailleurs, depuis la fin des années 70 – la Chine post-maoïste – de profondes transformations qui sont autant d’invitations à l’action.

 

 

Trois processus principaux et interdépendants (renaissance du monde chinois, désintégration de l’Empire soviétique, intégration européenne) sont à l’origine de la reconfiguration de l’Eurasie. Si la puissante stratégie de triangulation kissingérienne (instrumentalisation de la Chine afin de contenir l’Union soviétique pour l’avantage des Etats-Unis) a contribué à la mise en branle de ces processus, ils sont aussi dans une large mesure les effets de contextes irréductibles à la politique étrangère américaine. 

 

D’abord, la Chine post-maoïste choisit de participer à la dynamique de la globalisation. La lente mais sûre articulation de la Chine au monde a et aura des conséquences à l’échelle de son histoire et de sa démographie. L’on voit bien que dès 1969, Kissinger a rendu possible le retour de Pékin vers la centralité. Mais, il aura fallu à la Chine le temps de recouvrer sa souveraineté réelle – l’épopée du Parti Communiste chinois –, ainsi que la catastrophe absolue de la révolution culturelle pour décider d’une ouverture à la modernité. Après son ouverture expérimentale maritime, elle poursuit avec ambition et méthode un projet d’ouverture continentale. Celle-ci n’aurait pas été possible sans le deuxième grand événement qui est à la source de l’Eurasie en train de naître sous nos yeux : l’effondrement du système soviétique. Projet impérialiste eurasiatique servi par une idéologie totalitaire, le monde soviétique paralysait les flux et les échanges entre les différentes cultures d’Eurasie créant ainsi les conditions de son appauvrissement relatif. La Russie post-soviétique rend possible une interdépendance économique croissante entre les peuples d’Asie et d’Europe. Enfin – c’est le troisième grand processus à l’œuvre –, avec la création de l’Union européenne en 1992 suite au Traité de Maastricht, nous observons l’approfondissement de l’intégration européenne et l’émergence d’un modèle politique nouveau en Eurasie. Notons que l’exposition des trois événements majeurs nous conduit d’Est en Ouest, mouvement inverse au sens de la diffusion du communisme à la suite de la révolution bolchevique (Russie 1917, Mongolie 1925, Chine 1949, Vietnam 1975, Kampuchéa démocratique 1976). Mais les deux séries nous invitent à penser un système eurasiatique où sont repérables des relations plus ou moins intenses organisées autour de points plus ou moins décisifs.

 

Or, la Mongolie est au cœur de l’Eurasie en train de se recomposer.

 

De par son caractère de pivot géopolitique, de par son atavisme eurasiatique, de par sa culture de la conciliation, et parce qu’elle est en puissance un médiateur entre Moscou et Pékin –ce que Tokyo et Séoul ne peuvent pas être–, la Mongolie occupe une place centrale dans le système du macro-continent.

 

Petit pays si on le compare à la Russie ou à la Chine avec lesquelles il voisine (respectivement 3485 et 4677 km de frontière), mais tout de même grand comme trois fois la France, la Mongolie (1,5 million de km²) est un point géographique de convergence. A la croisée des mondes turc, coréen, japonais, russe, tibétain et chinois, la Mongolie compense sa faiblesse démographique – 2,7 millions d’habitants en Mongolie extérieure, deux foix moins de Mongols qu’en Mongolie intérieure qui compte en tout 25 millions d’habitants – par un espace d’une grande valeur géopolitique. Moscou s’est bien assuré de voir le Kazakhstan et la Mongolie séparés par une frontière commune entre la Chine et la Russie de 40 km, au cœur de l’Altaï, et à équidistance de Novossibirsk et d’Urumqi. Pékin n’y a point vu d’inclination à nuire. C’est qu’une continuité entre Ulan-Bator et Astana est, en puissance, une menace à la fois pour la Sibérie et pour le grand ouest chinois. Ce fut, au XIIIème siècle, des steppes mongole et kazakh que les guerriers de Temudjin partirent à la conquête du monde !   

 

Les Mongols qui font de Genghis Khan un héros national ont, d’emblée, le sens de la dimension eurasiatique ne disjoignant pas abstraitement l’Europe et l’Asie. Le conquérant, dont l’ubiquité frappe en Mongolie contemporaine, fut à l’origine d’une épopée – Paul Pelliot évoquait « l’aventure la plus prodigieuse que le monde ait connue » – qui amena les nomades de la steppe à dominer un espace s’étendant de l’Europe centrale au Pacifique. D’un côté, un Etat mongol se forma, qui ajouta à ses régions steppiques les Etats et les villes russes du Nord qui reconnurent sa suzeraineté : le Khanat de la Horde d’Or eut sa capitale à Saraï, sur la basse Volga. La route mongole (5) sur laquelle cheminaient pour gagner l’Inde et la Chine, Génois et Vénitiens, entre autres, demeura sûre jusqu’au milieu du XIV ème siècle. De l’autre côté, Qubilai Khan acheva la conquête de la Chine, et se proclama empereur en 1280 faisant de Khanbalik sa capitale, et jeta ainsi les bases du développement futur de la ville de Pékin. Un passé si glorieux contribue à faciliter la construction d’une nation – il manque aux « Stans » une telle légitimation par l’histoire que tout le travail autour de l’ethnogenèse peine à établir –, mais prépare aussi remarquablement la Mongolie à jouer un rôle de pont entre l’Europe et l’Asie. 

 

Le lamaïsme mongol (c’est à la fin du XVI ème siècle, quand Altan Khan invita à sa cour la troisième « réincarnation » de Tsong Khapa, réformateur du bouddhisme, que les Mongols s’orientèrent vers le lamaïsme tibétain) régule et structure la rencontre en haute Asie centrale du christianisme orthodoxe russe, du confucianisme chinois et de l’islam des Kazakhs ou des Ouïgours. Il fallait aussi qu’en cet endroit du monde se développât une pensée pour laquelle la compétition ne fît pas grand sens. Dans un monde pris par le vertige du « choc des civilisations » le bouddhisme de la steppe absorbe pour les dissoudre les contradictions entre les dogmes.

 

Les Mongols ont par trop fait, dans leur histoire récente, l’expérience de la rivalité entre la Chine et la Russie. Ils ont, en retour, une intelligence de leurs voisins géants – au nord, le plus grand pays de la planète, au sud, le plus peuplé – qui est unique, et dont on peut faire bon usage. Or, il est dans l’intérêt de tous de voir s’établir une relation mutuellement constructive – ce qui ne va pas de soi tant la méfiance est grande entre Russes et Chinois – entre Moscou et Pékin. La Mongolie peut assurer la médiation entre les deux grandes puissances et les inviter à rentrer dans une logique véritablement coopérative. Les autres acteurs de l’Asie du nord-est ne peuvent le faire. Le Japon porte avec lui l’ombre menaçante de son histoire (la guerre russo-japonaise de 1904-1905 est encore dans les esprits des stratèges russes, quant à la guerre sino-japonaise, elle hante la grande majorité de la population chinoise). Les Russes et les Chinois le soupçonnent d’être toujours à la recherche d’un point d’appui, voire même d’un espace continental. La Corée du Sud est, de son côté, occupée au maintien de la paix et des équilibres généraux au sein de la péninsule coréenne. Quoi qu’il en soit, il est bon de se souvenir que le degré d’indépendance de la Mongolie démocratique révèle la nature des régimes qui l’entourent.

 

 

C’est dans la mesure même de la centralité de la Mongolie que l’Union européenne doit s’efforcer d’accompagner les Mongols dans leur développement.

 

D’abord, elle a intérêt à faire connaître son architecture politique ainsi que sa méthode de construction.

 

L’Union européenne construit l’unité sans contrainte. En ce sens, elle indique à la Chine, à la Russie, et à la Mongolie, qu’il est possible d’intégrer autrement que par l’impérialisme qui fait plier les volontés par la violence.

 

La Chine, dût-elle maintenir son taux de croissance économique, se verra de plus en plus dépendante du gaz et du pétrole de Sibérie. La Mongolie, en s’appuyant sur les conseils des experts de la Commission européenne, doit faire en sorte d’être associée aux constructions d’infrastructures qui relieront l’espace sibérien et les plaines chinoises, de Mandchourie notamment. La gestion de ces infrastructures pourrait être de la responsabilité d’une autorité supranationale afin de créer les conditions d’une véritable intégration économique sur le modèle qui a conduit au transfert des souverainetés au niveau de l’Union européenne. Ulan-Bator ne préservera son indépendance réelle qu’en participant à l’intégration économique en train de se dessiner en Asie. S’en isoler ne lui assurerait qu’une neutralité illusoire, d’autant plus facile à violer que le pays se condamnerait à demeurer en une pauvreté relative. Des responsables ou des citoyens mongols évoquent parfois l’idée selon laquelle la Mongolie serait menacée – sous la combinaison de la globalisation et de l’attractivité de ses voisins –, et qu’il lui faut, avant tout, œuvrer pour sa survie. Toutefois, l’on dira, d’une part, que nommer et définir la menace c’est déjà s’assurer de ne pas avoir à y succomber nécessairement. D’autre part, il suffit aux Mongols de se relier aux mécanismes de la croissance de ses puissants voisins pour entraîner son propre développement. Dans cette perspective, le projet de Tumen est important, et il faut que l’Union européenne soutienne activement cette zone internationale de développement.

 

Ensuite, Bruxelles doit tirer les conséquences de l’élargissement de l’Union européenne.

 

Par sa coopération renforcée avec la Russie, par ses engagements à l’égard de la Turquie – le monde turc, faut-il le rappeler traverse le Caucase, l’Asie centrale des « Stans » et se termine à l’Est de l’Altaï – , par son ambitieux projet d’intensification des échanges économiques avec le monde chinois, l’Union européenne élargie se rapproche de plus en plus de l’Asie. Il ne s’agit pas de voir se gonfler jusqu’à la dissolution l’Union européenne mais bien, pour les Européens, de prendre toute la mesure de la nouvelle dimension eurasiatique et de la pertinence, pour d’autres régions du monde, des mécanismes qui ont garanti la paix et la prospérité en Europe.

 

La France, après l’Allemagne et la Grande-Bretagne, a fait le choix approprié d’établir une Ambassade permanente à Ulan-Bator. Elle n’a évidemment pas uniquement pour objet de soutenir la Mission archéologique française installée depuis 2000 sur la nécropole de Gol Mod, et qui est en train, d’ailleurs, d’ouvrir des perspectives nouvelles sur l’histoire de l’Eurasie. La Commission européenne, par le biais notamment de sa délégation à Pékin – le chef de la représentation européenne à Pékin est accrédité à Ulan-Bator depuis mai 1991 –, montre de plus en plus d’intérêt pour la Mongolie – le document publié en décembre 2001, Country Strategy Paper (2002-2006) tente d’organiser la relation. Une nouvelle dynamique est initiée qu’il faut soutenir par une vision stratégique. La Mongolie a toujours stimulé l’imagination des stratèges, souvent pour le pire. Muraviev, Badmayev, Utomski ont préparé sous la Russie tzariste l’expansion soviétique eurasiatique. Le Japonais Tanaka a repris dans son célèbre memorandum cette vision genghis-khanide. La littérature géopolitique américaine est aussi traversée par l’idée de l’Asie centrale comme clef du contrôle de l’Eurasie et du monde (6). Ces approches sont non seulement dangereuses mais aussi surannées. Pour maintenir une Eurasie ouverte, en paix et prospère, les nations de la région doivent concevoir autant que possible une interdépendance sur le modèle européen. Bruxelles a sans doute assez de ressort pour être à la hauteur de ses responsabilités sur les hauts plateaux d’Asie.

 

L’Union européenne peut redonner un souffle nouveau à Asia Europe Meeting en l’étendant à la Mongolie. ASEM, né en 1996, est l’un des effets de la combinaison des trois processus à l’œuvre sur le macro-continent. Or, ASEM est à l’épreuve du monde post-11 septembre et du futur élargissement de l’Union européenne. Il lui faut prendre une nouvelle dimension s’il ne veut pas se vider de toute substance. Un pas concret vers un dialogue plus intense entre l’Asie et l’Europe travaillant à une harmonieuse et féconde interdépendance pourrait être l’élargissement de l’ASEM à la Mongolie. Si la Russie peut apparaître à certains de l’ASEAN, voire même à la Chine, comme un facteur déséquilibrant pour un premier élargissement du côté asiatique, Ulan-Bator ne peut engendrer une telle impression. Associer la Mongolie au processus de l’ASEM au moment où, en 2004, l’ASEM va s’élargir aux nouveaux membres de l’Union européenne, serait un moyen de renforcer la relation entre l’Europe et l’Asie en l’articulant autour d’un pivot au milieu de l’arc eurasiatique composé par l’Union européenne, la Russie et la Chine. Ce projet retrouverait le caractère d’interface du monde mongol, au fond, sa fonction historique.

 

D’Ulan-Bator, Bruxelles veille au devenir de la Sibérie. La reconfiguration de l’Eurasie n’est pas achevée. L’ouverture de la Chine, comme la construction européenne, sont à penser comme des processus. Il en va très probablement ainsi de la désintégration du système soviétique, d’où l’instabilité continue du Caucase, des « Stans », dans une certaine mesure du monde perse et du nord du sous-continent, et, ce qui pose, en outre, la question difficile de la Sibérie. Plus grande que l’Europe, au sous-sol infiniment riche, vide d’êtres humains, la Sibérie ne doit pas devenir un objet de conflit entre les puissances politiques qui l’entourent. En intensifiant sa présence dans la région, l’Union européenne travaille à diffuser un modèle coopératif mais propose également une méthode de gestion des conflits où les tensions demeurent ou se dissolvent dans le champ du négociatif. En se projetant dans la haute Asie du nord-est, Bruxelles se donne les moyens de pouvoir peser sur l’un des enjeux majeurs du monde à venir : comment faire le plus sage usage possible de la Sibérie afin de servir les intérêts de l’humanité ? Le monde mongol pénètre non seulement en Chine au nord de la Grande Muraille – construite pour le contenir – mais est, par sa présence en Transbaïkalie dans la région bouriate, un acteur du monde sibérien. 

    

 

On le voit, si la Mongolie est pour les imaginations une source infinie d’exotisme, si elle appartient, à bien des égards, aux lointains de Bruxelles, Moscou ou Pékin, elle n’en est pas moins proche lorsqu’il s’agit de concevoir le système eurasiatique et de peser sur ses équilibres.

Elle doit servir le projet de ceux qui veulent bâtir sur le continent-monde une architecture politique post-impériale. La fin de l’Empire Romain coïncida avec une longue période de troubles. Celle de l’Empire soviétique apporte aussi le désordre. Pékin, semble-t-il, arrive à maintenir les équilibres fondamentaux de son monde. Pourtant, nul ne sait ce que sera le monde chinois dans vingt ans. Faudra-t-il faire avec de vastes zones de misère, violentes et envieuses de la richesse matérielle des pôles urbains pleinement entrés dans la logique de la globalisation ? La société chinoise saura-t-elle assurer la distribution la plus juste possible du développement ?

Ce n’est certes pas Ulan-Bator qui décidera seul du destin du continent-monde. Il n’en reste pas moins que la Mongolie est à l’intersection de deux de ses grandes matrices.

 

 

 Gandan Temple in Ulan-Bator

 

Notes :

(1)    Les remarques qui suivent furent inspirées par une visite de travail effectuée à Ulan-Bator au cours du mois de novembre 2003. Je remercie Mr O. Erdenee, Mr D. Tsogtbaatar, Mr S. Nyamzagd, Mme S. Oyun, Mr B. Erdenebaatar, Mr A. Enkh-Amgalan, Mr D. Byambasuren, Mr A. Battur, Mr D. Jargalsaikhan, Mr A. Munkhbat, la communauté francophone d’Ulan-Bator et les étudiants de l’Institut Eurasie ainsi que leurs enseignants, pour leur générosité. Je remercie tout spécialement Mr Nicolas Chapuis qui a rendu possible de tels échanges. Il va de soi que les opinions formulées ici n’engagent que le rédacteur du texte. Les inexactitudes ou défauts d’analyse encore plus. Il a, pour but principal, d’attirer l’attention sur un monde pour le moins fascinant, et qui entre dans une nouvelle phase de son histoire.

 

(2)    Avant le discours de Gorbachev de Vladivostok en 1986 où le Secrétaire Général évoqua le retrait des troupes soviétiques de Mongolie, 75 000 militaires russes étaient présents dans la steppe.

 

(3)    Entreprise qui doit être conduite, d’abord, par les intellectuels mongols, mais qui peut être l’objet d’un échange fécond entre les penseurs du nomadisme de l’infosphère et les nomades premiers. En tout cas, la modernisation mongole n’a pas nécessairement à passer par l’urbanisation, dans un monde où sont disponibles les outils pour vivre une déconcentration qui préserve tous les avantages – ou presque – de la cité.

 

(4)    L’Eurasie n’est pas directement l’objet de ces remarques. Mais ces remarques la présupposent. L’Eurasie est bien plus qu’une notion géographique. C’est une notion historique (Grèce d’Alexandre le Grand et creuset du Gandhara, Empire Romain et ses relations par la Perse et la Route de la Soie avec l’Empire Han, pax Mongolorum, trajectoire de Tamerlan, vision de Napoléon, projet soviétique, entre autres) dont les contours et les ressorts restent à expliciter. La globalisation et ses régionalismes ouverts font resurgir la continuité eurasiatique mais elle demande à être conçue plus clairement. De notre point de vue, il faut, ici, ajouter trois choses. Dans une perspective prescriptive, l’Eurasie ne doit pas être une idéologie. En ce sens, les « eurasistes » russes contemporains, dont certains influencent les décideurs du Kazakhstan – et parfois de Moscou – , font fausse et menaçante route. Une Eurasie stable et prospère ne se construira pas contre les Etats-Unis mais avec eux. Par ailleurs, l’arc eurasiatique n’a pas à exclure, ni le monde musulman, ni le monde indien. Composantes éminentes du continent-monde, ils sont de puissants éléments de structuration qui n’ont pas pour nature, en Eurasie, à créer de la discontinuité. Enfin, le travail autour de la notion d’Eurasie, s’il nous ramène à la tradition géopolitique, n’est pas contradictoire avec la globalisation déterritorialisée. Celle-ci présuppose, à moins de se fermer en une idéologie totalitaire, des espaces physiques en paix et en coopération.

 

(5) Le franciscain Jean du Plan Carpin, envoyé par Innocent IV en mission pour convertir les Mongols au christianisme (1245-1247), suit avec son compagnon Etienne de Bohême la voie des pénétrations mongoles. Agé de 63 ans, après trois mois d’épreuves, Jean du Plan Carpin atteint le pays des Tartares. En 1253, c’est Guillaume de Rubroeck qui est envoyé par Louis IX pour tenter de sceller avec les Mongols une alliance contre les musulmans. En 1289, Jean de Mont-Corvin, polyglotte brillant, fut envoyé par Nicolas IV auprès de l’empereur mongol qui avait demandé des missionnaires. Qubilai Khan fut, sur la question religieuse, un souverain tolérant. En 1338, Benoît XII reçut des envoyés de Toghon Timour à Avignon. Le pape envoya alors une ambassade composée de quatre franciscains, parmi lesquels, Jean de Florence. Ce fut probablement le dernier grand voyageur du Moyen-Age : au milieu du XIV ème siècle, avec la fin de la pax Mongolorum, se refermèrent les routes qui avaient permis à missionnaires et marchands (les Polo sont rentrès dans le récit historique et le « Livre des merveilles » devenu un document aussi incontournable que polémque) de relier l’Europe à l’Asie.           

  

(6) Le Département d’Etat américain a un bureau appelé « European and Eurasian Affairs » qui, s’il ne compte pas la Mongolie – « East Asian and Pacific Affairs » –, introduit à un pli cognitif très révélateur; le Ministère français des affaires étrangères a, d’un côté, une direction de l’Europe continentale et, de l’autre, une direction d’Asie et d’Océanie.